519 - Les gestes professionnels des formateurs d’enseignants : un enjeu pour la professionnalisation de l’accompagnement

Francine Pana-Martin

Laboratoire EFTS, Université de Toulouse le Mirail 2, France

 

Mots clés : Gestes professionnels, Formateurs d'enseignants, Professionnalisation, Accompagnement.

 

Le concept de geste professionnel dans l’activité enseignante a été introduit par Jorro en 1998 suite aux études anthropologiques de Mauss (1934) sur les techniques du corps. Particulièrement étudié dans les approches disciplinaires (Français, EPS…) il est aujourd’hui un concept mobilisateur dans le champ de la professionnalisation.

En effet, le concept de geste professionnel développe une approche de l’agir enseignant qui dépasse les compétences professionnelles pour s’intéresser à la singularité de l’individu, à sa biographie ainsi qu’à la spécificité des situations professionnelles. Enrichi par les notions de postures et d’ajustement dans l’action, le concept de gestes professionnels, permet une approche compréhensive des situations de travail dans lesquelles le professionnel révèle le sens et les valeurs qui l’animent lors de son engagement professionnel.

 

1. Les fondements théoriques du geste professionnel

Le geste professionnel a pour origine les travaux fondateurs du sociologue Mauss (1934) qui présente le geste comme une technique du corps[1].

Dans son étude sur les techniques du corps, Mauss retient le corps comme premier instrument de l’homme, considérant qu’il s’agit d’une erreur de penser qu’il faut un instrument, c'est-à-dire un objet, pour qu’une technique existe. « Je dis bien les techniques du corps (…). J'entends par ce mot les façons dont les hommes, société par société, d'une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps. » (Ibid., p. 5). Le corps est à la fois objet et moyen techniques, il est l’instrument premier, celui avec lequel l’individu agit et se positionne. Cette approche permet de concevoir le geste professionnel comme instrument lors de l’entretien. 

Gestes et postures sont en étroite relation, presque indissociables. La posture semble impliquer tout le corps et une certaine stabilité (par exemple la posture d’écoute) alors que la gestuelle relève d’un aspect plus dynamique au niveau de l’espace et du temps. Quant à Mauss, il parle de montages :

«C'est que nous nous trouvons partout en présence de montages physio-psycho-sociologiques de séries d'actes. Ces actes sont plus ou moins habituels et plus ou moins anciens dans la vie de l'individu et dans l'histoire de la société ». (Ibid., p. 21).

Les gestes sont culturellement imprégnés précise Mauss car les techniques du corps relèvent d’un apprentissage. Par les gestes et les postures, le corps dit l’individu et la société dans laquelle il vit comme le soulignent Gebauer et Wulf (2004) en identifiant le concept de mimesis.

Suite aux travaux issus de l’anthropologie historique du geste et de la phénoménologie herméneutique de Ricœur, Jorro (1998) donne au geste une dimension plus interprétative et subjective. Il s’agit d’une approche interprétative du geste qui développe le « sens de l’agir » (Ibid.,  p. 18) mais qui montre également l’intérêt de l’interprétation pour celui qui fait le geste et celui qui le reçoit. Ceci permettra de concevoir le geste comme une interaction lors de l’entretien.  

Jorro (2000) propose donc une double dimension du geste professionnel « entre faire et signifier » (Ibid.,  p.165) : aspects opératoires liés aux aspects symboliques incorporés par le praticien.

S’il existe une dimension interprétative du geste, il y a également une dimension corporelle de l’activité, dimension issue de l’approche anthropologique et développée dans le texte intitulé « Le corps parlant de l’enseignant, entente, malentendus, négociations » en 2004.

 

Aujourd’hui, le concept de geste professionnel puise également dans la clinique de l’activité notamment avec les travaux de Clot sur le genre professionnel mais également du côté de la didactique professionnelle et des travaux de Pastré.

 

2. Le contexte professionnel de la recherche et la problématique

Depuis quelques années, je m’intéresse à l’entretien professionnel, échange oral qui suit une observation de classe entre un formateur (conseiller pédagogique, instituteur maître formateur…) et un enseignant débutant (stagiaire ou titulaire), soit entre un « expert » et un « novice ». Il s’agit là d’un dispositif toujours utilisé dans le cadre de la formation initiale et de l’accompagnement des enseignants débutants basé sur un entretien après l’observation d’une séance en classe.

L’entretien post-observation de classe a une visée formative, il est susceptible d’améliorer les compétences de l’enseignant, de lui permettre de se développer professionnellement. Comment caractériser la professionnalité du formateur lors de cet entretien ?

En choisissant le concept de gestes professionnels pour analyser une situation d’entretien professionnel basé sur des échanges oraux, je cherche à caractériser le verbal et le non verbal dans l’interaction et en quoi le langage –ou plutôt les langages, verbaux et corporels, sont mobilisés et repérés dans les gestes professionnels. La problématique est la suivante : le concept de gestes professionnels pourrait-il permettre de passer de l’implicite d’une pratique informelle d’entretien à l’explicite d’un dispositif professionnel visant le co-développement  des  acteurs ? A l’heure où l’alternance est de mise, ce dispositif constitue un véritable enjeu pour la professionnalisation de l’accompagnement des enseignants novices qui semble être la manière la plus adaptée de faire face aux nouvelles problématiques de formation des enseignants d’aujourd’hui.

 

3. Présentation de trois modélisations : le geste est signification

3.1.  Jorro (2007) : quatre gestes fondateurs d’un agir professionnel enseignant

Dans sa matrice de l’agir enseignant, Jorro identifie quatre gestes fondateurs : les gestes langagiers, les gestes de mise en scène des savoirs, les gestes d’ajustement et les gestes éthiques. Chaque geste peut se détailler mais il ne peut se lire qu’en tenant compte des autres gestes. C’est ce que veut montrer ce schéma.

 

Figure 1: matrice de l'agir du professeur (fichier attaché)

 

Les gestes langagiers : correspondent au discours de l’enseignant, à sa manière d’utiliser le langage et les registres de langue.

Les gestes de mise en scène du savoir : permettent de comprendre la relation au savoir : comment il est transmis, désigné, institutionnalisé…

Les gestes d’ajustement : analysent la manière de réagir aux événements imprévus et de s’adapter en situation.

Les gestes éthiques : disent la manière dont l’enseignant communique avec les élèves et apprécie leur travail.

Les gestes professionnels supposent le sens de l’interaction, de l’improvisation (kairos) et de l’ajustement en situation, c’est en cela qu’ils sont bien plus que les gestes du métier relevant eux du genre professionnel.

 

3.2. Les travaux de Bucheton et du LIRDEF (2008, 2009) : le multi-agenda des préoccupations enchâssées [2] et la notion d’ajustement

S’appuyant sur la didactique professionnelle, Bucheton présente le geste professionnel « comme une action de communication inscrite dans une culture partagée du contexte scolaire »[3]. Les travaux de Bucheton et du LIRDEF portent sur une double matrice de l’agir enseignant constituée d’une part, de ce qu’elle nomme le multi-agenda des préoccupations enchâssées, et, d’autre part, de la notion centrale d’ajustement qui fait le lien entre gestes professionnels et postures de l’enseignant. Dans l’agir enseignant, les postures adoptées par l’enseignant permettent l’ajustement des gestes professionnels suscitant par là même des gestes d’étude des élèves. Ceci correspond à l’aspect dynamique de la matrice. En effet, si le multi-agenda permet de mettre à plat les différentes composantes de l’agir enseignant, ces dernières ne sont pas figées.

 

Figure 2 : un multi-agenda de préoccupations enchâssées (fichier attaché)

 

3.3. Alin (2006, 2010a et b) : les gestes professionnels des conseillers pédagogiques, enjeux symboliques et obstacles didactiques

Alin a particulièrement étudié les gestes professionnels des formateurs en situation professionnelle, notamment lors des entretiens post observation de classe. Par son approche sémiotique les gestes professionnels, « signifient » (2010a, p. 16). Les gestes professionnels représentent l’expertise du métier à travers des techniques mais aussi une connaissance des enjeux symboliques. Chaque geste est associé à un enjeu symbolique. Les recherches d’Alin visent également l’identification des gestes professionnels et des obstacles didactiques professionnels que rencontrent les conseillers pédagogiques au cours de leur travail de conseil[4]. La construction de l’identité professionnelle doit aider le formateur « à passer de la posture saturée d’empathie et de bénévolat à une posture, toujours d’empathie, mais dotée cette fois-ci du regard et des gestes d’un professionnel sur la situation de formation qu’il est en train de vivre et d’accompagner. » (2010a  p. 31).

 

4. Le geste professionnel du formateur d’enseignant dans le cadre de l’entretien : définition, hypothèses et méthodologie de la recherche

4.1. Définition

 Dans le cadre de l’entretien qui suit l’observation de classe, le geste professionnel des formateurs d’enseignants peut être appréhendé comme une interaction physique ou langagière, plus ou moins intentionnelle et conscientisée par le formateur, en fonction de son expertise professionnelle.

4.2. Questions de recherche

Les gestes professionnels structurent la relation d’accompagnement

Certes, l’entretien vise le développement des enseignants en se référant à l’analyse des pratiques, le but de l’entretien est bien d’accroître ses compétences professionnelles. Mais l’identification des gestes professionnels lors des entretiens ne pourrait-elle pas permettre aux formateurs de développer leur expertise professionnelle ?

 

La relation d’accompagnement engage les deux acteurs dans un co-développement

Le concept de développement professionnel est largement mobilisé aujourd’hui sans réel consensus, il s’agira d’abord de clarifier ce qu’on entend par développement professionnel. La notion d’accompagnement sera également développée dans le cadre de cette recherche à visée herméneutique et praxéologique.

 

4.3. Méthodologie

Il s’agit d’une recherche qualitative ayant pour but d’observer comment les formateurs mobilisent des gestes professionnels dans une situation d’accompagnement professionnel, l’entretien post-observation de classe. Une première étape permettra de repérer les gestes, de les identifier, les nommer et les caractériser. Afin de préciser le rôle de l’expertise, l’échantillon sera constitué de formateurs novices et d’autres plus expérimentés.

Les données recueillies seront celles des entretiens filmés en situation professionnelle authentique dans le cadre du dispositif de suivi des professeurs stagiaires (PES) par un formateur-tuteur sur une année scolaire, complétées par des situations d’interview avec le chercheur (autoconfrontation simple et entretien semi-dirigé…)

 

 

Références bibliographiques :

Alin, C. (2006). Le travail du conseiller pédagogique et/ou du maître de stage. 8ème Biennale de l’éducation et de la formation. Texte publié par l’INRP, disponible à l’adresse suivante : http://www.inrp.fr/biennale/8biennale/contrib/longue/81.pdf

Alin, C. (2010a). Gestes professionnels et transmission de l’expérience. In D. Loizon, Le conseil en formation. Regards pluriels (pp. 93-103). Dijon : CRDP de Bourgogne.

Alin, C. (2010b). La geste formation. Gestes professionnels et analyse des pratiques. L’Harmattan.

Bucheton, D. (2009). L’agir enseignant : des gestes professionnels ajustés. Octarès Editions.

Bucheton, D., Dezutter, O. (2008). Le développement des gestes professionnels dans l’enseignement du français. De Boeck.

Bucheton, D., Soulé, Y. (2009). Les gestes professionnels et le jeu des postures de l’enseignant dans la classe : un multi-agenda de préoccupations enchâssées. In Education et Didactique [en ligne], vol 3- n°3 (octobre 2009) http://educationdidactique.revues.org/543

Gebauer, G., Wulf, C. (2004). Jeux, rituels et gestes. Paris : Anthropos.

Jorro, A. (1998). L’inscription des gestes professionnels dans l’action, in En question N°19, 1998, 1-20. Aix en Provence.

Jorro, A. (2000). L’enseignant et l’évaluation. Des gestes évaluatifs en question. De Boeck. Jorro, A. (2002). Professionnaliser le métier d’enseignant. ESF.

Jorro, A. (2004). Le corps parlant de l’enseignant. Entente, malentendus, négociations. In Le français : discipline singulière, plurielle ou transversale ? Actes du colloque de l’AIRDF. Québec.

Jorro, A. (2007). L’agir professionnel de l’enseignant. Conférence au séminaire de Recherche du Centre de Recherche sur la Formation - 28 février 2006 – CNAM, Paris. Archives ouvertes, version 1 du 11 décembre 2007.

Mauss, M. (1934). Les techniques du corps. Repéré à : http://pages.infinit.net/sociojmt

 

 

 

 



[1] Sur l’approche anthropologique des techniques du corps, voir également le site des UOH (Université ouverte des humanités) à l’adresse suivante : http://unt.unice.fr/uoh/anthropologie/?  [en ligne, page consultée le 19 mai 2013]

[2] La notion de multi-agenda chez Bucheton, trouve son origine dans le pluriagenda de Leinhardt (1989)

[3] Bucheton et Soulé, 2009, pp. 32-33

[4] Je ne retiens pas ici les travaux de recherche sur les gestes professionnels des enseignants et les obstacles didactiques professionnels des enseignants.

 

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