469 - L'analyse de l'activité des chargés d'insertion des travailleurs handicapés en centre de réadaptation professionnelle : une approche clinique

Joëlle Bongiovanni Sorignon

Aix Marseille Université, EA 4671 ADEF, Equipe ERGAPE, France

 

Mots clés : chargé d’insertion - réadaptation professionnelle - analyse de l’activité - dilemmes

 

Résumé : Dans le cadre de cette communication nous nous intéressons aux dilemmes qui émergent de la pratique des chargés d’insertion exerçant en centre de réadaptation professionnelle (CRP). Les CRP sont des établissements médico-sociaux de formation s’adressant aux travailleurs handicapés. Ils s’efforcent d’apporter une réponse adaptée aux situations et aux besoins de ces derniers, en particulier en termes d’aménagement pédagogique, de suivi médico-psycho-social et d’accompagnement vers l’emploi, ce qui les différencie de la formation professionnelle au sens strict. Dans ce cadre, les chargés d’insertion sont constamment soumis à des injonctions et des contraintes paradoxales, issues des politiques publiques et des logiques institutionnelles dans lesquelles ils sont tenus de s’inscrire.

Ceux-ci sont ainsi confrontés d’une part à la rationalisation des moyens, le contrôle, l’obligation de résultats, et d’autre part à la recherche de la qualité des services. Le cadre théorique de l’ergonomie de l’activité et le cadre méthodologique fondé sur des méthodes indirectes (instruction au sosie et autoconfrontation) nous permettent de développer une approche clinique de l’activité de ces professionnels. Nous abordons ainsi la question de la confrontation entre les valeurs marchandes et non marchandes inhérentes au champ de l’insertion professionnelle des travailleurs handicapés, sous l’angle des arbitrages que sont amenés à faire les chargés d’insertion à propos des dilemmes qui émergent au détour de leur pratique professionnelle.

Dans une période où, dans les métiers de l’insertion professionnelle des personnes handicapées, les certifications, les guides de bonnes pratiques, les contrôles font flores, on peut légitimement s’interroger sur la souplesse des dispositifs : quelle latitude sur leur travail reste-t-il aux professionnels ? La question sous-jacente est celle de la valeur ajoutée du professionnel à la procédure. L’angle d’analyse des situations de travail par les dilemmes professionnels permet de prendre à bras le corps cette question, en entrant dans l’intime du métier, pour aller ensuite vers une réflexion sur les fondements de l’action publique en matière d’insertion, que le prisme du handicap met en relief.

1. Introduction

Dans le cadre de cette communication, issue d’une thèse en cours, nous nous interrogeons sur l’émergence de dilemme dans la pratique des professionnels, analysée du point de vue de l’activité des chargés d’insertion des travailleurs handicapés. Notre démarche cherche à mettre en mots l’activité de travail de ces professionnels, de manière à ce que se révèlent des débats de normes et de valeurs que sous-tendent les dilemmes professionnels.

Dans un premier temps nous présenterons la réadaptation professionnelle comme contexte particulier d’exercice du métier de chargé d’insertion des travailleurs handicapés. Dans un deuxième temps nous présenterons rapidement notre dispositif de recherche et notre cadre théorique, pour en venir dans une dernière partie à la présentation de quelques extraits de notre analyse clinique permettant de révéler des dilemmes que ces professionnels rencontrent dans leur pratique. Nous terminerons cette contribution en interrogeant la pertinence de ce cadre d’analyse dans la compréhension et la transformation des situations de travail.

 

2. La réadaptation professionnelle comme dispositif d’insertion des travailleurs handicapés

Dans le but de favoriser l’insertion professionnelle et mettant en exergue les notions de non-discrimination et d’égalité des chances, la loi « Handicap » de 2005 promeut le droit pour les travailleurs handicapés aux formations de droit commun, ouvertes à tous. Pour autant, ces formations ne sont pas toujours adaptées à la situation de certains, en termes d’accessibilité (aménagement du cadre bâti, matériel spécifique) ou de prise en compte du handicap (aménagement pédagogique ou médico-social) (ORM, 2009). Les Centres de Réadaptation Professionnelle (CRP) font partie intégrante des politiques régionales concertées de formation professionnelle des travailleurs handicapés. Ils proposent principalement une offre spécifique de formations qualifiantes ou diplômantes avec un accompagnement médico-social, à destination des travailleurs handicapés relevant d’une RQTH (Reconnaissance en Qualité de Travailleur Handicapé). Ces établissements sont intégrés par les bénéficiaires après une notification de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) qui évalue la demande et le projet professionnel de la personne (Mérian, 2010). Si la mission première des CRP est de favoriser l’intégration professionnelle durable des personnes handicapées, mise en œuvre principalement par le biais de la formation professionnelle, ils se situent toutefois dans le champ médico-social (CASF, 2011). En cela ils sont soumis aux exigences de la loi de 2002 « rénovant l’action sociale et médico-sociale », et rattachés aux ARS (Agences Régionales de Santé) depuis la loi « Hôpital, patient, santé et territoire » de 2009. Ils apportent une réponse spécifique et adaptée aux situations et aux besoins que rencontrent les travailleurs handicapés, en particulier en termes d’aménagement pédagogique, de suivi médico-psycho-social et d’accompagnement vers l’emploi, ce qui les différencie de la formation professionnelle au sens strict. En complément des mesures de droit commun, la réadaptation professionnelle est l’un des dispositifs indispensables de l’accompagnement des trajectoires d’insertion professionnelle des travailleurs handicapés, bien que parfois mal connu des acteurs institutionnels ou associatifs (Mérian, ibid.).

Les pouvoirs publics encadrent par des textes législatifs et règlementaires l’action des établissements de réadaptation professionnelle, qui sont soumis en outre à nombre d’agréments et évaluations par les différentes tutelles (principalement les ARS[1] pour le versant médico-social et les DIRECCTE[2] ou les Régions pour le versant formation professionnelle et insertion professionnelle). Outre ces textes officiels, des recommandations de bonnes pratiques sont produites en direction des établissements par les services publics ou différentes agences (IGAS[3], CNSA[4], ANESM[5]…). Les établissements sont donc les destinataires d’une prescription officielle et forte quant à leur « mission » : favoriser l’insertion professionnelle durable des personnes handicapées. Cette prescription est ensuite déclinée par l’intermédiaire des projets d’établissement, que les CRP comme tout établissement médico-social se doivent de produire ainsi que le demande la loi de 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale. Il s’agit d’une véritable « profession de foi » dévoilant les choix politiques et techniques des directeurs d’établissements ou des organismes gestionnaires. Sans revenir sur la longue histoire de la réadaptation professionnelle (Romien, 2005), les CRP ont toujours eu le souci de s’adapter voire de devancer les mutations de la société. Ainsi prenant en compte les difficultés liées au marché de l’emploi à partir des années 70-80, les postes de chargé d’insertion professionnelle ont été largement développés au sein des CRP dans le cadre des projets d’établissement, participant ainsi à l’essor des pratiques d’accompagnement vers l’emploi (FAGERH, 2010).

 

3. L’insertion professionnelle comme travail 

La question de l’accompagnement vers l’emploi des publics en difficulté est une préoccupation majeure des pouvoirs publics, en témoignent les nombreux dispositifs mis en œuvre depuis trois décennies (Crocco, 2010). Nous n’aborderons pas ici le vaste champ de l’insertion professionnelle, extrêmement disparate (Lima & Trombert, 2012), mais nous nous interrogerons sur ce que le contexte particulier de la réadaptation professionnelle peut révéler des dilemmes du métier de chargé d’insertion.

Au sein des CRP, les chargés d’insertion font partie d’une équipe « plurisdisciplinaire » comprenant selon les établissements, formateurs, éducateurs, personnels administratifs et de service, médecins, psychologues, assistantes sociales, voire infirmiers, ergothérapeute, ou autres personnels plus spécialisés dans telle ou telle prise en charge (cécité, trouble psychique, etc.). Comme tout professionnel de l’accompagnement, ils travaillent donc dans un réseau « multidimensionnel », comprenant des partenaires internes à l’établissement et des partenaires externes (institutionnels, familles, entreprises, etc.). Une étude portant sur les acteurs de la réadaptation professionnelle décrit la dimension  « accompagnement », à travers la perception des professionnels concernés. Reprenant les termes de la prescription initiale, les chargés d'insertion disent eux-mêmes qu'il s'agit de « permettre au stagiaire de s'engager dans des démarches visant l'insertion professionnelle ». Pour ce faire, ils en appellent à des éléments théoriques, des références humanistes mais aussi à des pratiques professionnelles de travail pluridisciplinaire comme ressources (FAGERH[6], 2004). Pour autant, comment articuler ces éléments disparates et en faire des ressources capables d’aider les professionnels dans leur mission d’insertion professionnelle ?

La prescription initiale n’est jamais rediscutée dans ses fondements lorsqu’elle arrive aux opérateurs, tant elle semble s’imposer d’elle-même. Qui pourrait en effet mettre en cause la volonté d’inclusion citoyenne des personnes handicapées que promeut la loi « Handicap » de 2005 ? Pourtant les chargés d’insertion font face à des injonctions paradoxales répétées, entre l’obligation de satisfaire à des objectifs impulsés par les politiques publiques (par exemple le taux de retour à l’emploi en sortie de formation, qui n’est pas énoncé dans les textes comme une condition d’exercice des CRP mais qui est un indicateur majeur à transmettre annuellement aux tutelles), et ce que cela leur demande (dimension subjective de leur activité) d’accompagner ces adultes dans un projet d’insertion professionnelle. A l’instar des travailleurs sociaux (Puyuelo, 2013), les chargés d’insertion des travailleurs handicapés sont confrontés d’une part à la rationalisation des moyens, le contrôle, l’obligation de résultats, et d’autre part à la recherche de la qualité des services.

A partir de notre dispositif de recherche, nous aborderons ainsi l’impérieuse question de la confrontation entre les valeurs marchandes et non marchandes inhérentes au champ de l’insertion professionnelle des travailleurs handicapés, sous l’angle des arbitrages que sont amenés à faire les chargés d’insertion à propos des dilemmes qui émergent au détour de leur pratique professionnelle.

 

4. Une clinique de l’activité des chargés d’insertion

Le cadre théorique de l’ergonomie de l’activité et le cadre méthodologique fondé sur des méthodes indirectes (Vygotski, 1997) -instruction au sosie et autoconfrontation (Faïta, 2007 ; Clot & Faïta, 2000)-  nous permettent de développer une approche clinique auprès des chargés d’insertion. Nous travaillons avec deux d’entre eux, Michèle et Luc, tous deux expérimentés, faisant partie du même CRP mais intervenant avec des stagiaires différents. Le processus de recherche a consisté tout d'abord en une phase exploratoire (instruction au sosie), de manière à présenter et permettre l'appropriation de la méthodologie par les acteurs, mais aussi d'affiner les possibilités d'intervention du chercheur. La suite du processus s’est poursuivie d’une part avec l'enregistrement d'une situation de travail concernant un entretien de suivi d’un stagiaire par Michèle, suivi d'une autoconfrontation simple de Michèle puis d'une autoconfrontation croisée avec Michèle et Luc à partir de cette première situation enregistrée ; puis d'autre part avec l'enregistrement d'une situation de travail concernant là aussi un entretien de suivi d'un stagiaire par Luc, suivi d'une autoconfrontation simple de Luc puis d'une autoconfrontation croisée avec Luc et Michèle à partir de cette deuxième situation enregistrée. L'intérêt du processus d'autoconfrontation est de permettre au sujet de dialoguer avec l'autre (le chercheur ou le pair) et avec lui-même à propos des images de son propre travail (Faïta, 2007). Ce dialogue permet de commencer à déplier l'activité et révéler une partie de l'activité réelle. Celle-ci n’est pas facilement discernable, elle ne se laisse pas saisir à la faveur d’une observation. Elle prend sa source dans l’idée qu’il y a toujours un écart entre le travail prescrit et le travail réel, entre « la tâche, qui est à faire, et l’activité, qui se fait » (Leplat & Hoc, 1983). Selon Wisner (1995), devant la complexité de l’acte de travail il y a toujours un re-travail des prescriptions. L'individu est ainsi pris dans un débat de normes, entre « les normes qui le précèdent et les normes qu'il doit se donner à lui-même pour vivre son travail, lui imposant des renormalisations » (Schwartz, 2009). Dans ce cadre l’activité ne se résume pas au réalisé (Clot, 2002), l’activité réelle c’est aussi « ce qui ne se fait pas, ce qu’on cherche à faire sans y parvenir, ce qu’on aurait voulu ou pu faire, ce qu’on pense pouvoir faire ailleurs, […] ce qu’on fait pour ne pas faire ce qui est à faire, ce qui est à refaire et tout autant ce qu’on fait sans avoir voulu le faire » (Clot 2008, p. 129).

C'est à partir de l’autoconfrontation croisée réalisée à propos de la situation de travail de Luc, que nous allons suivre l’émergence d’un dilemme professionnel majeur et la manière dont il se révèle dans le dialogue ainsi développé entre les protagonistes sur leur activité de travail.

 

5. Luc et Monsieur D, ou « jusqu’où faire son métier ? »

Luc est en charge de l'accompagnement à l'insertion professionnelle des stagiaires en formation dans son établissement. Monsieur D entame la dernière partie de sa formation d’agent administratif et il doit effectuer un dernier stage en entreprise avant de se présenter à la session de validation de son titre professionnel. Bien adapté à la dimension pédagogique de sa formation, il montre toutefois de nombreux freins en ce qui concerne la dimension « insertion professionnelle », tant dans la recherche de stages que dans leur réalisation. Luc propose à Monsieur D un entretien de suivi, de manière à faire le point avec lui sur les difficultés qu’il rencontre et envisager ensemble quelques pistes pour faciliter la recherche de son prochain stage. En concertation avec Luc, c’est cette situation professionnelle que nous avons choisi d’enregistrer comme support à la suite du processus de recherche.

Dans le mois qui a suivi cette première étape, Luc a été confronté en présence du chercheur à la vidéo de cette situation professionnelle (autoconfrontation simple). L’autoconfrontation croisée, entre Luc et Michèle, toujours en présence du chercheur, a pu être réalisée dans un délai d’un mois là encore. Les deux protagonistes regardent la vidéo de l’entretien de Luc et Monsieur D, peuvent l’arrêter, éventuellement revenir en arrière ou en accélérer le défilement. Ils réagissent ensemble à ce qu’ils voient, parfois incités ou relancés par le chercheur.

Pendant la première moitié de l'entretien, Monsieur D s’oppose à chaque tentative de Luc pour aborder les difficultés rencontrées lors des deux stages précédents, prétextant des obstacles qu’il tient pour extérieurs à lui et que Luc entreprend de démonter un à un.

Dès le début de l’autoconfrontation croisée Michèle repère les difficultés auxquelles semble confronté Luc pour faire avancer l’entretien dans le sens où il le souhaite, ce qu’elle explique comme suit : « et moi je sens qu’il y a une chose au milieu, c’est heu comment dire, c’est la difficulté de communiquer », « voilà [l’entretien de suivi] c’est le truc le plus banal qui soit et il y a une chose au milieu, une chose qui empêche en tout cas ». Luc poursuit : « quand j’ai fait l’autoconfrontation simple, j’ai senti qu’il avait prévu ces pistes d’évitement […] maintenant que j’ai cet éclairage-là, bien sûr que c’est tronqué de cette dimension d’employabilité qu’on ne peut pas aborder parce qu’il est validé ici [par les formateurs] », « je parle de par ma posture de chargé d’insertion, j’essaye d’objectiver les faits qui font qu’il en est difficulté sur la recherche de stage et en comportement dans le stage, mais ce qui m’est retourné [par les formateurs] c’est qu’il est là pour une formation et qu’il est bon en formation ». La situation d’accompagnement de Monsieur D par Luc est nouée dès le début par un contexte qui la déborde largement : Monsieur D est en formation, suivi par des formateurs qui valident son parcours pédagogique. L’autoconfrontation permet à Luc de repérer qu’il revendique sa posture de chargé d’insertion, et qu’à ce titre il se trouve en difficulté dans son activité avec Monsieur D, activité orientée, voire empêchée, par l’activité des autres, en l’occurrence l’activité des formateurs vers Monsieur D. C’est ainsi la différence de représentation d’un « bon » stagiaire entre Luc et les formateurs qui pose les bases du dilemme professionnel qui va suivre.

Poursuivant sur la question plus générale des difficultés d’accompagnement de certains stagiaires, Michèle amorce un tournant dans le dialogue avec Luc : « tu sens bien que ce monsieur, ici, il a dû peut-être se reconstruire, peut-être travailler complètement autre chose, que l’employabilité !  Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? », « enfin, ces établissements médico-sociaux c’est peut-être là où ils on leur véritable rôle en fait … je dis pas mission, parce que la mission c’est la formation, c’est l’employabilité, après bon il y a les rôles hein ». Et c’est ici que commencent à se révéler les normes antécédentes et leur re-travail nécessaire. La « mission » des CRP est de favoriser l’insertion professionnelle des travailleurs handicapés, pourtant viennent-ils tous en formation pour cette raison ? Certaines études en effet montrent différents usages des dispositifs de formation, qui ne sont pas toujours l’insertion professionnelle, mais par exemple sortir de la précarité par le truchement de la rémunération des stagiaires de la formation professionnelle ou se maintenir en activité quand la distance à l’emploi se révèle trop grande (ORM, 2009). Le dilemme professionnel commence à poindre, et pour reprendre les termes de Michèle : entre mission et rôle, « qu’est-ce qu’on fait avec ça ? ». C’est toutefois une question de métier, le « on » parle pour une dimension impersonnelle de l’activité. Luc y répond en écho en se repositionnant en tant que chargé d’insertion, conservant cette dimension impersonnelle : « n’empêche qu’il y va y avoir un chargé d’insertion […] si on jalonne pas le parcours [du stagiaire] on sort de notre mission ».

C’est encore une fois Michèle qui initie une nouvelle étape dans le dialogue, en entrant dans l’activité de Luc et relevant les indices physiques de la difficulté de Luc à faire avancer l’entretien : « tu rames hein ? », « c’est douloureux », « c’est incroyable l’ énergie qui se dégage de cet entretien, pour éviter toute communication », « mais en attendant c’est incroyablement lourd quoi, enfin moi je le soupèse là ! ». Après avoir abordé la question de l’accompagnement des stagiaires sous un angle plus général et dilemmatique, Michèle revient ainsi sur l’activité concrète de Luc dans sa dimension personnelle. Luc quant à lui reste tout d’abord dans une posture explicative de son activité pendant l’entretien en convoquant son métier de chargé d’insertion : « moi j’arrive pas à être dans un autre rôle, je le convoque à un entretien de chargé d’insertion donc je le renvoie à la dimension professionnelle ». Puis, à la faveur de l’autoconfrontation croisée et des remarques de Michèle, il aborde une nouvelle lecture de l’entretien, qui prend alors un tout autre sens pour lui : « mais là, en le revoyant je sens qu’il me crie simplement “mais laissez-moi tranquille quoi, j’ai tellement de raisons de ne pas y aller, pourquoi vous voulez encore y croire pour moi !” », « tout le long de l’entretien j’essaye de faire ce pour quoi je le recevais, donc ça fausse complètement ce qu’il est en train de me dire, moi je l’avais pas interprété comme je le vois aujourd’hui ». Luc signe ici un véritable revirement, passant d’une posture explicative où il décrit son activité avec sa grille d’analyse de professionnel de l’insertion à un début de re-travail de son expérience (Clot & Faïta, 2000). Il laisse émerger les contradictions qui découlent de sa posture de professionnel de l’insertion dans cette situation particulière.

A partir de là, l’échange qui suit laisse apparaître le dilemme professionnel qui sous-tend finalement toute leur activité.

Michèle : Je trouve ça terrible d’assister à un entretien comme ça … parce que j’ai l’impression que c’est un poisson qui est dans un aquarium et à qui on enlève l’eau […] j’ai l’impression que dans un moment s’il suffoque ça va pas

Luc : Ça va pas t’étonner

Michèle : Ça va pas m’étonner, parce qu’il essaye par tous les moyens de s’échapper ! … C’est super de se voir comme ça parce que … de voir comme ça comment on peut … Pfff au fond, bon voilà, est-ce qu’il faut le faire, ou pas ?…

Chercheur (à Luc) : Qu’est-ce que tu penses de ce que dit Michèle « est-ce qu’il faut le faire ou pas » ?

Michèle : Moi je sais que je me pose beaucoup, enfin c’est terrible parce que

Luc : Je sais pas s’il faut le faire !

Michèle : Moi je me pose la question six fois par jour ! Heu sur le moment je ne pose pas la question […] c’est vrai que ça amène au moins à se poser la question […] Là tu vois je me dis mais comment ça peut finir ? Qui va prendre l’initiative ? Ça devrait être toi, est-ce que ça a été toi ? De mettre fin à l’entretien ?

Luc : Tu vas voir comment je fais, tu vas le voir […] j’aurais peut-être dû attendre que tu le vois toi-même …

La grande question est finalement toute simple : « est-ce qu’il faut le faire ou pas ? ». En d’autres termes, où s’arrête la prise en charge du stagiaire ? Jusqu’à quel point le fait de s’acharner sur une posture professionnelle fait-il sortir du métier ? Car c’est bien au métier que fait appel Michèle en rappelant : « ça devrait être toi […] de mettre fin à l’entretien ». Et Luc de s’expliquer sur la suite de l’entretien : « non mais là j’ai compris que je n’y arriverai pas, regarde, regarde l’attitude », « je renonce, je valide [le CV], et allez ! ». Le débat de normes à l’œuvre pendant l’entretien de Luc avec Monsieur D fut de passer d’une prise en charge (faire un CV conforme, avoir une attitude conforme, pour répondre à l’injonction d’insertion professionnelle) à une prise en compte du stagiaire, comme en témoigne ce nouvel échange :

Michèle : Mais écoute, il te donne tout, il nous donne tout pour qu’on comprenne

Luc : Qu’on lui foute la paix !

Michèle : Qu’il faut arrêter quoi !

Michèle revient à la fin de l’autoconfrontation croisée sur ce qui fait le cœur du débat, et les valeurs « sans dimensions » (Schwartz, 2009) qui sous-tendent ce débat sont finalement cristallisées à partir de cette situation singulière : « le fait de venir là pour d’autres raisons hein, qui appartiennent à chacun, et finalement se former aussi quoi ! Ça c’est un truc qui m’a vraiment ouvert, moi, des perspectives de réflexion, par rapport à des stagiaires dont le comportement était un peu incompréhensible, le comportement social au CRP […] tu vois, de se dire au fond que la personne elle vient pas forcément ici pour la formation diplômante, voilà ! … Mais est-ce qu’il faudrait ? Hein ? C’est la consigne, mais bon … il se vit tellement de choses … des choses riches, qui peuvent pas être exprimées ».

La question de Michèle est essentielle. Faut-il s’en tenir à l’injonction d’insertion professionnelle ? Elle est révélatrice d’un dilemme professionnel auquel font face Michèle et Luc dans leur pratique professionnelle la plus quotidienne qui soit. Ce dilemme n’est jamais résolu une fois pour toutes et il réapparaît à la faveur des situations singulières (Moi je me pose la question six fois par jour !). Car si Luc a su déplacer sa posture professionnelle, et lâcher sur les normes du métier pour pouvoir continuer à accompagner Monsieur D lors de l’entretien, il ne l’a pas fait sans difficulté ni résistance (il a renoncé après plus d’une demi-heure d’essais infructueux avant de poursuivre avec Monsieur D sur un autre mode), et son questionnement reste vif (Je sais pas s’il faut le faire !).

 

Conclusion

Nous avons assisté à l’émergence d’un dilemme majeur dans l’exercice professionnel de Michèle et Luc, à travers le processus d’autoconfrontation. Si ce dilemme a pu prendre corps dans le dialogue entre les deux protagonistes, initié par la méthodologie de recherche, il est bel et bien présent dans leur pratique quotidienne. Il révèle un débat de normes (normes antécédentes, imposées par le contexte institutionnel de la réadaptation professionnelle ; et normes personnelles, issue des situations à chaque fois singulières), sous-tendu par les valeurs portées par Michèle et Luc, issues là aussi de leur contexte professionnel particulier mais aussi de leur parcours professionnels et personnels. La renormalisation de l’injonction initiale « favoriser l’insertion professionnelle durable des travailleurs handicapés » s’est révélée nécessaire pour Luc afin de rendre l’entretien d’accompagnement de Monsieur D viable (Brun, 2010, p. 38). La question induite de ce constat est de comprendre si l’émergence de ce dilemme professionnel produit un effet structurant de l’activité de Michèle et Luc. C’est l’une des perspectives de ce travail.

Au-delà du cas de Michèle et Luc, y a-t-il une utilité sociale à étudier la question des dilemmes professionnels ? Dans une période où, dans les métiers de l’insertion professionnelle des personnes handicapées, les certifications, les guides de bonnes pratiques, les contrôles font flores, on peut légitimement s’interroger sur la souplesse des dispositifs : quelle latitude sur leur travail reste-t-il aux professionnels ? La question sous-jacente est celle de la valeur ajoutée du professionnel à la procédure. L’angle d’analyse des situations de travail par les dilemmes professionnels permet de prendre à bras le corps cette question, en entrant dans l’intime du métier, pour aller ensuite vers une réflexion sur les fondements de l’action publique en matière d’insertion, que le prisme du handicap met en relief.

 

Bibliographie

Brun, G. (2010). Dispositifs de maintien dans l’emploi et d’insertion professionnelle des travailleurs handicapés. Insertion, formation, emploi : analyse critique des outils conceptuels des professionnels. Relief n° 32 - Cereq

CASF (Code de l’Action Sociale et des Familles). 27 janvier 2011. www.legifrance.fr

Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d’agir. Paris : PUF

Crocco, M. (2010). L’insertion par l’activité économique : entre dispositifs, normes et valeurs. Insertion, formation, emploi : analyse critique des outils conceptuels des professionnels. Relief n° 32 - Cereq

FAGERH. (2010). Pour une intégration professionnelle et sociale durable des personnes en situations de handicap. Projet fédéral 2010-2013. www.fagerh.fr

Faïta, D. (2003). Le langage comme activité. In Schwartz, Y. (Ed.). Travail et ergologie, Toulouse : Octares

Faïta, D. (2007). L’image animée comme artefact dans le cadre méthodologique d’une analyse clinique de l’activité. @ctivités, vol 4, n° 2

Lima, L. & Trombert, C., (2012). Le travail de conseiller en insertion. Issy-les-Moulineaux : ESF

Mérian, I. (2010). L’accessibilité de la formation professionnelle pour les personnes en situation de handicap après la loi du 11 février 2005. Interactions, vol. 4

ORM (Observatoire Régional des Métiers). (2009). Parcours professionnels des personnes handicapées. Quand la formation professionnelle contribue à mieux maîtriser la mobilité professionnelle. Études n° 11

Puyuelo, R. (2013). Social et contraintes, toujours plus… Empan, n° 89, p. 132-134

Romien, P. (2005). A l’origine de la réinsertion professionnelle des personnes handicapées : la prise en charge des invalides de guerre. Revue française des affaires sociales, n° 2, p. 229-247

Schwartz, Y. (2003). Travail et ergologie. Toulouse : Octares

Schwartz, Y. (2009). Manifeste pour un ergo-engagement. Travail et ergologie – tome II. Toulouse : Octares

Wisner, A. (1995). Réflexion sur l’ergonomie (1962 - 1995). Toulouse : Octares

 


[1] ARS : Agence Régionale de Santé (pilotage de la santé dans les régions)

[2] DIRECCTE : DIrection Régionale des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation, du Travail et de l’Emploi (contrôle, animation et conseil pour les entreprises)

[3] IGAS : Inspection Générale des Affaires Sociales (service interministériel de contrôle, d’audit et d’évaluation des politiques sociales)

[4] CNSA : Caisse Nationale de Solidarité pour l'Autonomie (caisse, agence et espace public d’échanges pour l’autonomie des personnes âgées et des personnes handicapées)

[5] ANESM : Agence Nationale de l’évaluation et de la qualité des Etablissements et services Sociaux et médico-sociaux (accompagnement des établissements dans la mise en œuvre des évaluations internes et externes)

[6] FAGERH : Fédération des Associations, Groupements et Etablissements pour la Réadaptation des personnes en situation de Handicap